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18-10-2007 09:14 Nadia Loddo

"Il faut augmenter le prix de l'énergie"

Interview de Jean-Marc Jancovici, consultant energie et climat...

Jean-Marc Jancovici 

Photo : AFP

Jean-Marc Jancovici 

Le côté positif est que cela a mis tout le monde en ébullition. Le départ de Juppé a eu deux conséquences. La première c’est qu’on a probablement perdu quelqu’un qui  savait beaucoup plus ce qu’il voulait que Borloo. L’avantage c’est que justement, comme le nouvel organisateur ne savait pas trop ce qu’il voulait, les gens se sont sentis très libres et c’est parti dans tous les sens au sein des ateliers, mais aussi à l’extérieur. Quoi qu’il en sorte, il y a des gens qui ne se parlent jamais ou pas souvent qui ont eu avec la Grenelle l’occasion d’échanger et de confronter leurs idées. Pour le reste, on jugera l’arbre à ses fruits.  

Y a-t-il des mesures que vous estimez particulièrement importantes pour parler d’un succès du Grenelle ?
Il y a pour moi un gage de succès ou d’échec : ou bien il sortira du Grenelle l’idée qu’on doit donner un prix croissant au problème et on pourra parler de succès, ou bien on en sortira avec juste des mesures techniques, même ambitieuses, et cela ne suffira pas. Il faut monter le prix des énergies (fioul, gaz, carburants…). Tous les économistes qui se sont penchés sur le problème de l’environnement le disent : si on ne se bat pas sur les prix, on n’aura rien fait.  

Vous parlez des mesures de fiscalité environnementale ?
C’est ce qui s’appelle la contribution énergie climat, qui englobe la taxe carbone. L’idée en gros est la suivante : quand on a un problème, il faut monter le prix du problème plus vite que le pouvoir d’achat. Le vrai débat c’est la gestion de « l’après » : à quelle vitesse les industriels proposent des voitures qui consomment moins (qui seront plus petites et moins rapides, c’est certain), à quelle vitesse nous pouvons ravaler thermiquement les logements, comment aider certains qui auront du mal, etc.

La technique seule est insuffisante : depuis un siècle les automobiles sont plus performantes, mais cela fait un siècle que le prix de l’énergie baisse, en termes réels. On mesure cette évolution en regardant le temps qu’il faut travailler pour se payer une unité d’énergie. C’est la seule mesure qui compte vraiment pour savoir ce que valent les objets. Si vous utilisez cet étalon-là, pour se payer un litre de pétrole, il faut travailler 10 fois moins longtemps aujourd’hui qu’il y a un siècle. Un siècle de progrès technique sur les voitures n’a pas conduit à avoir des De Dion Bouton modernes qui rouleraient toujours à 50 km/h en consommant beaucoup moins, mais à construire des voitures qui roulent à 180, qui font 100 chevaux, consomment la même chose, et qui coûtent beaucoup moins cher en termes réels que les voitures d’il y a 100 ans. Du coup il y en a aujourd’hui 30 millions au lieu de 50.000. La seule manière d’enclencher spontanément un chemin à l’envers avant que ça ne soit trop tard, c’est de monter le prix. En Europe, où globalement essence et diesel sont plus chers qu’aux USA, on consomme 3 ou 4 fois moins de carburant routier que les Américains. Les constructeurs français sont devenus des spécialistes des petits moteurs diesels à cause d’un prix du carburant plus élevé. Donc, ce genre de contrainte sur le long terme est même une source d’opportunités pour ceux qui sont capables de s’y adapter le plus vite.  

Augmenter le prix de l’énergie signifie changer notre mode de vie…
Tout va changer. Ce qu’on a aujourd’hui et que l’on considère comme étant non-négociable et acquis pour l’éternité est le fruit d’une augmentation considérable de la productivité des machines que nous avons mises à notre service et d’une énergie quasi-gratuite. Le plus probable est que cela ne va pas durer. Alors, comment faire pour amortir le choc le plus doucement possible ? Se dire : « je vais moins rouler », c’est quelque chose qui ne passe pas dans un monde où l’on se dit il n’y a qu’à vouloir et alors tout continue à croître et à embellir. C’est un peu comme si on se disait à vingt ans que cela n’a pas de sens de faire des plans avec le fait qu’on va vieillir un jour, il suffit de vouloir et l’on sera éternellement jeunes. La vie montre que ce n’est pas comme ça que ça marche. Avec l’énergie c’est pareil : on est encore dans la phase des 0-20 ans de la civilisation industrielle et l’on a du mal à s’imaginer ce que ça va donner quand ça va se mettre à vieillir. Plus on refusera de l’envisager, plus ça se passera mal.  

Cela dépend de qui ?
Cela dépend essentiellement de nous. Sur les 35 dernières années, le système industriel n’a pas beaucoup augmenté ses émissions, ceux qui les ont augmentés ce sont les particuliers : logements plus grands donc plus d’énergie pour les chauffer, plus de déplacements, plus de viande consommée et de plus en plus de bien manufacturés achetés. On peut difficilement demander aux industriels de produire de plus en plus et de moins en moins cher, et puis se plaindre derrière parce qu’ils polluent.  

Le gouvernement a aussi un rôle à jouer…
La marge de manœuvre en démocratie d’un gouvernement élu, n’est pas plus importante que l’opinion de ses électeurs. Si vous faites un sondage dans Metro en demandant si vous êtes pour ou contre le fait d’augmenter volontairement le prix du fioul du gaz, de l’essence, du gazole etc. et qu’il y a 60% des gens qui disent qu’il n’en est pas question, c’est fini, le gouvernement ne sera pas plus courageux que nous. Mais le prix à payer pour « encore une minute monsieur le bourreau » risque d’être très élevé.  

Justement, vous pensez que le gouvernement réussira instaurer une nouvelle fiscalité environnementale ?
Il est clairement difficile pour un gouvernement d’annoncer des mesures compliquées à expliquer - et la fiscalité en fait partie - à six mois des municipales. Si j’étais à la place du Président, la manière dont je m’y prendrais serait d’acter le fait que l’on peut mettre en place cette contribution énergie-climat, puis de nommer une commission mixte, avec le gouvernement, les organismes syndicaux, le Medef, etc, avec un grand homme à sa tête en lui donnant 5 ou 6 mois pour dire comment il faut faire en pratique. Et là, miracle, la recette arrive 15 jours après les municipales, ce qui permet d’avoir l’esprit dégagé et donne par ailleurs le temps de travailler sérieusement. Pour l’heure, je ne vois pas - malheureusement - M. Sarkozy dire à la sortie du Grenelle à la fois que l’on va augmenter les prix, de combien exactement, et en faisant quoi exactement de l’argent récolté (baisse des charges, désendettement, financement des transports en commun…). Et pourtant, l’inversion de la tendance est urgente.  

La clé de cette inversion est donc d’agir sur le prix ?
Nous avons un mauvais système économique aujourd’hui  : il ignore le vrai prix des hydrocarbures, qui ne se renouvellent pas, et perturbent le climat avec une facture - élevée - à payer plus tard . Un bon système économique doit tenir compte de l’environnement. De plus en plus d’entreprises ont très bien compris que nous sommes en train de manger le capital naturel à vitesse accélérée et que  ça va finir par des ennuis économiques majeurs. Nicholas Stern le dit clairement dans son rapport : la prolongation tendancielle du système ce n’est pas du tout la croissance perpétuelle : c’est le système qui s’effondre sous la pression d’un environnement déstabilisé. La bonne économie est celle où l’on ne confond pas notre patrimoine avec nos revenus annuels. Or, c’est exactement ce qu’on fait aujourd’hui : en gros on est comme un grand flambeur qui chaque année dépenserait une fraction croissante de l’héritage familial et penserait que tout va de mieux en mieux… Ça ne peut pas durer très longtemps.

Il n’y a donc que la mauvaise économie qui ne marie pas économie et écologie. Quand on parle de ressources, le début de la zone d’ombre, c’est-à-dire le moment au-delà duquel il devient très difficile de savoir si la stabilité va rester ou pas, c’est 2015/2020, ce qui est très proche. On ne s’y prépare pas : au même moment le gouvernement demande à Attali comment manger le capital naturel à vitesse accéléré et à Borloo comment le préserver.  
 

Vous essayez de réduire le bilan carbone de votre famille, comment cela marche ? Un Bilan Carbone compte toutes les émissions qui ont lieu pour pouvoir fonctionner comme aujourd’hui, même pour des individus. On va donc y trouver l’énergie du chauffage et des déplacements, les émissions de production de la nourriture et des produits manufacturés que je consomme, etc. Au plan professionnel, je peux rajouter mes déplacements pour le travail et mon ordinateur, mais ce qui émet le plus c’est la fabrication des ordinateurs utilisés pour consulter mon site Internet (www.manicore.com). Pour fabriquer un ordinateur portable, il faudra brûler entre 3 et 400 kg de charbon qui vont servir à produire l’électricité utilisée pour fabriquer les composants électroniques. Chaque ordinateur a une durée de vie d’à peu près 5000 heures, et cela permet de calculer des « émissions par minute d’utilisation » ! Comme je connais le nombre de connexions à mon site en minutes, je peux calculer les émissions « nécessaires » à la consultation de mon site. Ensuite, il faut essayer de travailler sur chaque poste pour réduire son impact sur l’environnement. Je suis en train de mettre en place un « calculateur carbone personnel » gratuit pour les particuliers dont j’espère la mise à disposition rapidement (avant la fin du Grenelle serait idéal !) sur le site de l’association Avenir Climatique, dont je suis le président. 

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