


La vie est pleine de surprise. Pour savoir pourquoi, je vais raconter mes dernières 24 heures dans un sens chronologique inversé.
Tout d’abord, cet après-midi, avec la cérémonie d’accueil des auteurs. Très officiel. Je dois être introduit par un attaché culturel de l’ambassade de France. Une règle constatée à travers les continents veut que les écrivains s’habillent n’importe comment. Moi, à la moindre occasion, j’enfile le costard et comme, en plus, j’en avais apporté un dans mes bagages, je n’allais pas me priver. Un Français en costard, sept autres écrivains en jeans, en sandales, en t-shirt, etc. Je suis dépareillé mais j’ai accompli mon devoir d’exporter la « French élégance » à Hong Kong.
Ce genre de cérémonie peut-être à double tranchant. Tu t’attends à être reçu par le pingouin de service qui, le sourire figé, ne pipera pas un mot. Eh bien, dans mon cas, c’est la bonne pioche, le mec est super drôle, super détendu, super sympa. Ancien professeur, il me met à l’aise et s’est même renseigné sur ma petite personne. Limite j’ai envie de le tutoyer mais ça se fait pas, hein.
La cérémonie se déroule normalement jusqu’à ce détail cocasse, quand on nous demande de tenir une torche artificielle. A la place de la flamme, une lumière et un morceau de papier crépi agité par une mini-aération, all made in China. La main droite levée haut dans une imitation dans la statue de la liberté, je me sens grandi par le flambeau de la culture que je porte haut à travers le monde. A la fin de mon séjour, je devrais avoir un échantillon de toutes ces photos conceptuelles, je te promets que si je mets la main dessus, tu vas bien te marrer.
Place aux lectures où chaque écrivain va égrener un extrait de son livre. Moi, ce sera le chapitre 5 ans du Petit Malik. Je suis brillamment introduit par B., l’attaché culturel, puis j’enchaîne par un bonjour en français, en anglais, en cantonnais et en mandarin. Oui, je sais, j’aurais aussi pu le faire en tyrolien mais je me suis dit que ce serait too much. La lecture est en français, ce qui me met dans une position très confortable. Si je me plante, seul B. pourra comprendre un traître mot dans cette assemblée. Alors je débite mon texte en confiance, avec cette sensation assez neuve de me débrouiller pas trop mal dans cet exercice où je suis normalement pas très bon. Au retour sur ma chaise, surprise, plusieurs personnes me félicitent en français. B. m’avait prévenu : méfiez-vous des francophones cachés. Il avait raison, comme dans l’Iowa, je découvre qu’il existe une cinquième colonne de la langue de Molière et de Jean Michel Jarre.
La France, c’est quand même quelque chose. Partout où je vais, il y a toujours cette lumière d’admiration pour le passé culturel de notre pays. Notre France fait rêver l’étranger, c’est avec d’autant plus d’ironie que j’entends sourdre, à près de 10 000 kms, la colère justifiée des manifestants hexagonaux. Entre notre histoire glorieuse et la politique actuelle, il y a un grand, grand, grand écart.

Cette lecture me laisse entrevoir une frustration éternelle et habituelle. Dans ce passage des 5 ans du Petit Malik, j’introduis le personnage de Bruno, marchand de glaces. Bruno, tout le monde l’aime dans le livre. Il faut croire que l’amour déborde aussi dans la réalité. On ne me parle que de lui. Les spectateurs me félicitent en me parlant et en me reparlant de Bruno. Je réalise que ce livre n’aurait jamais dû s’appeler « Le Petit Malik » mais « Le Petit Bruno ». Juste après la lecture, puis pendant le dîner, les francophones cachés et ceux qui ont lu les traductions anglaises et chinoises – et je vous assure qu’ils l’ont bien lue vu les détails qu’ils me donnent – soulignent combien Bruno est touchant, combien l’histoire berce entre la légèreté de ton et la gravité de la chute. Adam s’envolera même pendant une demi-heure dans un exposé ligne par ligne qui m’en apprend sur ma propre écriture !
Le cocktail qui suit me voit ressortir mon arsenal de crevard révélé dans Eloge du Miséreux. Dès les petits-fours finis, je me rabats sur les gâteaux et je peux même repasser du sucré au salé, dans un mélange des genres qui, dans d’autres lieux, ne laisse d’étonner ma sœur Habiba. Même si j’ai bien mangé la veille et au petit-déjeuner, il faut croire que mon estomac ne s’était pas remis de ma disette originelle.










Je profite d’un peu de temps libre pour visiter le port où je fais la rencontre inattendue de Bruce Lee sur l’avenue des stars. Près de 40 ans après sa mort, il est toujours vénère, le Bruce, la pose de combat coulée dans le bronze. Je précise que je n’ai pas daigné prendre une photo de l’étoile de Jackie Chan (dont j’apprendrai qu’il n’est pas très aimé à Hong Kong), on ne mélange pas le Pepsi et le Coca.
Au retour, un dîner. Trois repas de suite, c’est le grand soir. Un grand restaurant dans l’équivalent de l’avenue Montaigne de Paris. J’aurais bien acheté une bague Cartier à 10 200 euros mais je n’avais pas le temps alors j’ai rejoint les autres au resto à 10 200 dollars hongkongais, heureusement offert.

Depuis que mes hôtes savent que je ne mange pas de porc, c’est la merde. Ils sont aux petits soins et dès qu’une assiette contenant un milligramme de la queue tire-bouchonnée d’un porc s’approche à un kilomètre à la ronde de moi, ils me répètent 10 fois « non, ça c’est du porc ». Ils ont gentiment préparé un menu de substitution pour moi mais c’est encore la merde. Ils se sont tellement démenés que tu ne vas pas leur dire que le truc qu’il te servent est juste dégueulasse. Alors tu te retrouves à bouffer un pancake fourré aux haricots rouges avec un sourire composé alors que, sans mauvais jeu de mots, tu voudrais que ça pète. Vomir sur leurs pompes cirées la bile qui te remonte de l’estomac et que tu te retiens avec la dernière force et ce fucking sourire composé qui vire au crispé. J’aurais dû me méfier, deux personnes m’avaient particulièrement recommandé ce dessert so sweat : un Chinois, baignant dans cette culture, et une Anglaise, habituée à l’horreur culinaire.
Le repas, c’est la merde, troisième et dernier chapitre, quand tu es au milieu de deux Hongkongais. Je n’ai pas encore assimilé toutes les subtilités de l’accent local et il se trouve que mes deux voisins sont particulièrement volubiles. Le pire, c’est que celui de gauche sort des vannes que tu ne captes pas mais il faut l’accompagner d’un rire à peu près naturel dans le bon tempo. Ca marche une fois, deux fois, trois fois, mais la quatrième, il se demande pourquoi tu ris à cette phrase neutre. Tu réalises que tu viens de briser toute ta crédibilité sur ce coup-là, que tous tes rires passés et futurs seront sujets à caution.
Maintenant, retour en arrière, avec la surprise du chef, la veille. Le mail de mon ami R., agrémenté d’une offre impossible à refuser : une invitation à dîner. J’avais enfin mangé et même super bien mangé. Mes yeux arrondis devant la nourriture et mon coup de fourchette gargantuesque ont trahi ma famine des premiers jours. Les écrivains crèvent tellement la dalle ? m’a demandé R. Ma réponse : passe-moi le sel s’il te plaît.
R. est un ami rencontré il y a une douzaine d’années. Mon université proposait une collaboration avec une grande école où R. suivait ses études. Lors d’un examen de compléments d’économétrie linéaire, tout le monde s’est lamentablement planté à cause de la première question. Sauf mon voisin et moi. Moi, parce qu’au lieu d’appliquer le Théorème Central Limite Généralisé, j’ai posé une simple division euclidienne de polynômes. Mon voisin, R., parce qu’il avait copié sur moi. Je peux l’avouer maintenant, il y a prescription. A l’époque, cette « coïncidence » avait soulevé quelques suspicions. Les statisticiens croient peu au hasard. L’universitaire, moi, était dans la position de l’accusé plutôt que l’éminent élève d’une grande école. Je n’ai jamais rien moufté, R. était à deux doigts de craquer quand je lui ai fait jurer de ne pas compromettre sa scolarité par excès d’honnêteté. Pas de preuves, pas d’accusation, tout tenait dans notre volonté à tenir notre langue. « N’avoue jamais » n’est pas seulement une chanson de Guy Mardel, c’est la loi de mon quartier.
Une amitié indéfectible est née de cette péripétie. Je ne regrette rien de cette entorse à la vérité, surtout quand je vois la grande réussite professionnelle de R. Mon ami a la classe discrète, m’offrant le repas sous mes récriminations de façade. A ce prix-là, dans ce grand restaurant, la moitié de ma bourse mensuel y passait. Maintenant, je dois un Mc Do à R., et crois-moi, ce sera bel et bien un Mc Do, je refuse d’avoir à vendre ma mère par correspondance pour régler une addition.
L’affabilité de R. s’est poursuivie par une multitude de petits gestes. Ca en devenait gênant d’avoir l’impression de toujours être en position de recevoir l’aumône. Le différentiel de niveau de vie entre le financier, même en pleine crise, et l’écrivain, même en pleine ascension, reste béant. R. m’a lancé à la volée une invitation à son bureau le lendemain matin. Une offre que, en pleine réhabilitation alimentaire, je ne pouvais pas refuser, puisqu’elle incluait aussi un petit-déjeuner offert par sa boîte.
Je m’attendais à prendre le métro avec R. mais c’est un chauffeur qui s’est présenté à l’accueil de l’hôtel, pour rechercher Mr. Rachedi, sous le regard interloqué d’un écrivain du programme passant par là. La circulation, d’abord fluide, s’est densifiée à l’approche de l’un des plus grands centres financiers de la planète mais j’avoue que le kif du chauffeur a rendu l’attente plus douce. Et enfin, je voyais en plein jour les paysages de Hong Kong dans toute leur démesure.
R. m’a accueilli avec le sourire, un badge à la main pour m’autoriser l’accès au 100000ème étage d’une tour d’environ 1000000000. Le tout parcouru en une distance record de 0.00000002 nanosecondes. Dans ce haut lieu de la finance, l’aéroport de Hong Kong m’a soudain paru super crade. A ce niveau d’aseptisation, il faut croire que les employés s’empêchent de respirer pour éviter d’embuer les vitres ou que leur air est filtré par une pompe greffée aux poumons.
R. est un petit cachottier. Ce n’est pas seulement un trader, c’est le chef d’une équipe de 17, 16 se corrige-t-il, puisqu’il est à la recherche d’une 17ème personne. La lueur dans son regard au moment de ce soi-disant accro révèle tout. La scène de fin de Usual Suspects se déroule dans mon esprit. Le resto classe, les millions d’attentions, le chauffeur matinal… rien n’était dû au hasard. R. souhaite m’embaucher.