L’homme qui tua Oussama Ben Laden

Par Mabrouck Rachedi le 03/05/2011 0 commentaires

La main ruisselante serrée sur la crosse de sa carabine, John Smith, GI de l’unité spéciale des Navy Seals pointe son viseur sur l’ennemi public numéro un, Oussama Ben Laden. Une goutte de sueur perle le long de son front quand il arme le chien, puis il retient son souffle en appuyant sur la gâchette. Sa cornée collée contre le verre, il renifle l’odeur métallique de la mort à portée de son canon, mêlée à celle du sang battant dans ses tempes. Plus de dix ans de traque repose sur la précision du commandant Smith, validée dans la base de Kaneohe Bay à Hawaï, où sa réputation de tireur d’élite gonfle encore de fierté ses formateurs. Une promotion porte même son nom en hommage à ses faits d’arme. Pendant les 37 millièmes de secondes qui séparent la balle en acier trempé K5912-469 fabriquée dans une usine du Wisconsin au visage décharné de Ben Laden, les images défilent dans sa tête.

Deux tours qui s’effondrent, percutées par des avions de ligne détournés. Des milliers de vies incarcérées, autant de rêves envolés le 11 septembre 2001. Le traumatisme d’un pays supposé invincible enterrant les cercueils vides de la guerre sale du terrorisme. Le regard hagard de son président apprenant la nouvelle dans une école maternelle, puis ses discours sur la croisade des forces du bien contre le mal, resucées dérisoires de « La Guerre des Etoiles ». Des maladresses à répétition d’un chef de guerre sans envergure pour qui John a néanmoins voté parce qu’il lui promettait la sécurité. Le bourbier afghan où il patauge depuis trop longtemps, sans gloire ni soutien populaire. Les milliers de fois où il s’est demandé ce qu’il foutait là et la mille et unième fois où il fallait quand même intervenir dans un théâtre des opérations miné par les ennemis, y compris la population meurtries qu’il était censé libérer. Les autres GI’s, ses frères d’arme égarés dans un autre front en Irak, sous des prétextes illégaux légitimés par des preuves fabriquées de toutes pièces. L’évacuation sans cesse repoussée par l’actuel président. Et en ce moment même, ses rangers s’enfoncent dans le désert pakistanais, un pays soi-disant allié qui n’en a que le nom. La preuve, personne n’a jugé utile de prévenir Zardari et ses sbires de cette intervention à l’intérieur de ses propres frontières.

Ben Laden, celui qui se prend pour un vrai musulman en tuant des innocents, en majorité des autres musulmans. Pour se prouver qu’il est deux fois plus pratiquant, il fait peut-être la prière dix fois par jour au lieu de cinq. Il observe le jeûne du Ramadan toute l’année. Il ne mange pas halal mais « halalal » : la viande provient d’un animal égorgé en prononçant le Coran entier. Lors du Hadj, il n’a pas parcouru sept fois le tour du tawaf autour de la Kaaba mais 70 fois. Plus dur que le marathon de New York, surtout quand il s’agit de ne pas marcher sur sa barbe interminable.

John délire. Il réalise que cette image diabolique ne peut pas être vraie, qu’il récite la propagande qu’on lui a fait bouffer pour qu’il exécute le tir parfait sans se poser de questions. Et pourtant, le doute l’assaille. Pourquoi condamner d’office à mort un homme que la justice d’un pays démocratique gagnerait à traduire devant un tribunal ? Qui est véritablement ce fou armé par les Etats-Unis, ancien allié pendant la guerre contre l’ennemi soviétique ? En face de lui, est-ce vraiment ce Ben Laden dont la mort a été claironnée des dizaines de fois ? Sera-ce un fantôme de plus dans ses nuits hantées par les autres victimes indistinctes aux visages éclatés par ses balles anonymes ?

Le pantin dégingandé s’est écroulé au sol. Un cri perce le silence : « Geronimo E KIA ». L’incarnation du mal, à qui on a bizarrement donné le nom de code d’un chef indien, est morte. Des tapes de congratulations claquent sur l’épaule de John. Il ne verra pas le cadavre, caché du regard de tous. Il paraît qu’il sera inhumé en mer, selon les rites musulmans. Mon œil. Sûrement un exemplaire du Coran imprimé par des Mormons dans l’Utah. John sent bien qu’on est en train de créer un martyr. Il n’a rien à dire, rien d’autre à faire que chiquer en espérant que lui non plus n’ira pas en enfer.

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