Les habitudes se prennent vite. Pour mon deuxième atelier, je me sens comme à la maison au collège les Jacobins de Troyes, où le froid glacial a laissé place à une douceur quasi-printanière. J’ai plaisir à revoir ces figures familières qui m’accueillent comme l’un des leurs, même si le gamin un peu rebelle qui sommeille au fond de moi, s’étonne de tutoyer les professeurs.
Les profs des Jacobins sont des passionnés. Ils aiment « leurs gamins ». Parfois ils échangent sur tel élève qui les a marqués. En bien ou en mal, c’est toujours avec un accent de nostalgie dans la voix. On se souvient de feue la mode du string dépassant du pantalon. Maintenant, ce sont les garçons qui baissent le pantalon en dévoilant la moitié de leur caleçon.
Ce week-end, j’ai perdu ma voix dans un rencontre dans un collège de Nanterre, puis au Maghreb des Livres. Mais qu’à cela ne tienne, malgré mon maigre filet, on entre dans le vif du sujet avec ce nouvel atelier. Les élèves ont planché sur une liste de vingt mots. Certains ont eu plus de mal que d’autres. La mère d’un collégien a envoyé une lettre. Son fils n’utilisant jamais de mots grossiers, il sera excusé de n’avoir pu collecter l’intégralité du florilège demandé.
Les premières réactions sont paradoxales. Les élèves sont gênés aux entournures. Quand je demande aux collégiens de lire leurs feuilles remplies de grossièretés, ils regimbent. « Non monsieur, je peux pas, pas devant la prof et vous ! » La classe reste un sanctuaire de l’académisme. Le respect de l’institution scolaire demeure.
Après un temps de latence, les expressions fusent : boloss, bouffon, ta race, ta mère, ton père, tarlouze, travesti, pédé, pédophile, sgare, boug, triso, marochien, renoi, rebeuh, mange tes moulos, tchoin, sale geek… En tout, nous isolons une trentaine de mots ou d’expressions avec une participation très active. Moi-même, qui habite pourtant une cité, j’en apprends. Les modes changent. Il n’y a plus que les baltringues qui disent « wesh bâtard ». Maintenant c’est « wesh igo ». L’écart générationnel commence à sérieusement se ressentir. Une élève propose Beatles parce qu’elle aime ce groupe. Ouf, je me sens moins vieux.
Nous sommes dans une ville moyenne de l’Aube mais le vocabulaire est mondialisé. Boug vient des Antilles. Mange des moulos est une expression gitane, une tchoin est une fille de mauvaise vie dans l’argot gabonais… On me propose aussi « Aie sisi rhey ». Je cherche toujours ce que ça signifie. Un petit rigolo propose « progéniture de péripatéticienne ». On s’en tiendra à fils de pute.
Un regard panoramique sur la classe jette une pierre dans le jardin des partisans de l’ethnicisation des problèmes sociaux. A Troyes, « les minorités visibles » sont moins nombreuses qu’en Région Parisienne et pourtant les mêmes difficultés sociales et le même langage parcourent les cours de récré.
Le temps passe très vite, aussi bien avec la première et la seconde classe. Pour la prochaine séance, les élèves devront définir tous les mots comme dans un dictionnaire. « Ca change de ce qu’on fait d’habitude » me dit un élève. « En bien ou en mal ? » «C’est mieux ! » Je lui dis alors qu’avant de dépasser le vocabulaire, il faut le maîtriser. Si Zinedine Zidane pouvait inventer des roulettes géniales sur un terrain de foot, c’est parce qu’il maîtrisait ses fondamentaux. « Zidane, c’est un vieux, non ? » Je réalise que les jeunes ados étaient à peine nés lors de la Coupe du Monde 1998 et je reprends l’exemple avec les crochets de Lionel Messi et les passements de jambe de Cristiano Ronaldo.
Les fondamentaux, ce sont les professeurs qui les enseignent. J’ai conscience d’avoir le beau rôle de l’écrivain qui intervient ponctuellement quand les professeurs, eux, sont présents quotidiennement. Ils affrontent la difficulté scolaire avec de moins en moins de moyens. Pour conserver le droit d’enseigner dans des conditions décentes, ils préparent une grève le jeudi à venir.
Les deux classes sont finies et déjà, je repars. « Vous retournez à Paris tous les jours ? » me demande un élève. La Capitale, à 1h30 de trajet, leur paraît si lointaine… Le train de 15h50 est en retard d’une demi-heure heure mais je ne me plains pas. Je me sens décidément de mieux en mieux à Troyes.





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